Carnet de Voyage, passages... (extraits)

Je suis celui qui écrit et celui qui fait les passages, pour les besoins du lieu et de l'instant, pour être dans le temps, y souscrire et m'en délivrer. Cela me sera pardonné, parce que c'est bien modestement, comme un jeu d'ubiquiste et de double, que je pourrais être.

« La seconde de midi peut-être le pas de celui qui va. Son regard, aux yeux de la multitude n’a aucun sens. Il marche et célèbre les passages inventés, la subtilité des pays anciens et des terres encore insoupçonnables. Il peut tomber dans les arcanes du chemin, il est capable de reconnaître l’aube à l’instant intraduisible où elle apparaît. C’est alors, qu’en face du miroir, il aperçoit la silhouette d’un passant infatigable, parfois criblé de lumière. « Ce n’est pas un rêve se dit-il, ce n’est pas, non plus, une hallucination, cela ne correspond pas au trouble de mon esprit. » C’est la seconde de midi, le passage offert dans la fixité d’une image ou, d’une autre manière, la transfiguration d’un visage. »

 

Ainsi va le voyage nous semble dire celui qui va et passe. C’est cela : Il va, il passe, il s’inscrit dans l’humaine substance des terres et des villes. Il est en route et puise dans ces visions une souveraine matière de la vie et de temps en temps de la sienne. L’ubiquité impossible se révèle, grâce aux heureux artifices de la mémoire et de ses souvenirs, grâce aussi à l’avenir qu’il s’invente et dont il vivra, parfois, chaque arpent imaginé.

Il peut dire alors :

« Que faire quand on vit ?

Continuer, inexorablement. »

Et si « l’écriture est pavlovienne » si elle est à la fois « jeu » et « piste », « jeu de piste », elle est aussi « soulagement de tout ».

« Je suis passé par les soutes du temps

Hère tombé

Et relevé par des mains secourables.

Avec eux, j’ai vécu d’espérance.

Je connaissais chaque heure

Et sa suite jusqu’aux lendemains

Mon attente faisait comme la mer

Comme les vagues sur le sable.

Je suis resté dans les eaux de la terre

Plongé dans un ventre chaud.

C’était tout.

Dans le silence d’un secours utérin.

La tête collée aux murs, j’ai vécu

De peu et d’amour,

Insensiblement, malgré les ombres

Et la nuit, plus longue. »

C’est le souvenir d’un repos forcé, d’une halte plus longue, d’une douceur inattendu en un lieu perdu et inimaginable.

Mais que les haltes soient courtes ou longues, le voyageur arpente ce qui lui est offert et, parce qu’il ne peut que passer, dit sa mélancolie, à ceux qui la voient :

« Je devais partir à Tenaun, comme ça, rejoindre ce morceau de terre, et de là, m’en aller à l’île de Machuque. Virée refusée. C’est l’hiver ou presque, l’hiver au mois de mai, quand la pluie tombe de temps en temps et que derrière elle, la nuit sera bientôt là. L’errance est morte pour aujourd’hui. Je reste à quai, planté dans la rade de Castro, et je m’en vais cheminer dans les rues de la ville. Avenue San Martin, comme souvent. De long en large, ida y vuelta, plusieurs fois. Je dévisage les passants. Je rencontre des regards, je cherche des yeux, Vie et géographie latino-américaine, San Martin, des regards qui se laissent accrocher, des questions qui vont et viennent, des réponses multiples. Les rues du Libertador s’étendent comme un ressassement calme, tranquillisant pour les voyageurs éperdus. Quoique je fasse et quelque pays où je m’égare, je me retrouve du côté de San Martin, alors forcément on discute, forcément, on compare.

         Oui, c’est l’hiver. Le ciel se plombe de gris et de noir et la porte de Tenaum se ferme, cadenas froid. Pour là-bas, Tenaum, c’est donc, premier départ 12h30. Le voyage, c’est couvrir approximativement cinquante kilomètres et il dure au moins une heure et demie. Le dernier retour vers Castro, la capitale, est à 15h30. Faites le compte. Demain je dormirai là-bas et les jours d'après aussi. Ensuite, je n'aurai plus de limite. 

         Le jour se resserre et ma vigilance ne doit plus être distraite. Chaque coin du ciel m’intéresse (alors quelle peut être sa relation avec les regards surpris ?) Je me pose parfois des questions sur la mélancolie chilote. Pourrais-je à cause d’elle demeurer plus longtemps à Chiloé ? Chiloé et cette douceur de l’âme. Ai-je le temps ? J’ai le temps d’y vivre, j’ai le temps que je veux.

         Puis je me promène et je parle avec une femme. Elle veut savoir d’où je viens et pourquoi je suis, moi aussi, mélancolique. Alors je lui parle de l’île, et de sa douceur. Je lui dis que je ne fais que passer et que c’est mon passage même qui, déjà, me jette loin d’ici. Elle me regarde vraiment au fond du cœur, elle veut savoir, puis elle me demande, d’un air ingénu, presque perdu, mais insistant : « C’est comment la France ? » mais je reste là, sans mot : « No sé, no sé… » je ne sais pas comment dire, je ne sais pas, non plus, illustrer nos différences. Ce qu’il y a de mieux, de meilleur ? La patrie universelle ? Mais je dois traduire mes pensées en mots concrets… Je pourrais traduire en paysages harmonieux, en douceur de vivre, en repas incomparables, avec des montagnes et des mers, avec des villes traversées par des rivières, et des promenades poétiques à chaque croisement. Mais comment le dire à ceux qui n’ont pas vu ? Non, la France n’est rien à côté de Chiloé. Ignorée, elle ne peut pas survivre à cette ignorance, elle ne peut pas s’étendre aussi loin. Pourtant il y a l’Ile de Pâques et la Polynésie. Mais la mer est trop grande, la terre trop ronde et la télévision ne marche pas. Zappée, toute seule, inutile d’appuyer sur le bouton. Mais la télé est dans la rue, télé réalité de la rue San Martin. Puis je m’assieds sur un banc et Claudia vient là, à côté de moi. « Qu’est ce que vous faites ? », me demande-t-elle ? J’écris. Oui, je le vois bien que vous écrivez. Mais vous écrivez quoi ? »

C’est pourquoi, plus loin, en terre aride, il écrira :

« Je marque mon passage,

Je l’annote

Surtout là où il pleut »

Sans doute pour avoir posé cette question :

« Santiago de l’Estero

23h02

Est-ce possible ? »

Et pour se confondre avec les paysages contemplés et les visages aperçus, il est « ce sans-idée, ce hère mécanique qui s’éprend du moindre vent qui passe et l’écrit, sans vergogne » avec ses « bandes de mots, ses éclaireurs et ses gardes du corps… »

Comme en Terre de feu :

« Comment traduire mes déconvenues, le déroutement de mes voies, comment ? Je me remets sur un fil et quand je descends, je m’applique à rapidement remonter… désordre reconnaissable, entre mille. Je vais entre mes bouts du monde, j’arpente les détroits, j’enjambe les absences de mots. Quand la nuit vient elle est déjà la même, toutes histoires tues. Et pourtant, pourtant, même sans histoire, j’écris, je hante mon sort et ne m’avoue pas vaincu. Où que je sois, je suis dans l’ombre sourde et muette, juste avant que la lumière ne dépasse la montagne. Je suis cet impossible dénuement, cet inaccessible rien, je suis sur la carte du monde, en tout point impossible à repérer, perdu et retrouvé, invisible, absent et taraudant mes routes à tâtons dans le soleil, prisonnier des steppes infinies, tout vent pourtant déverrouillé. Au bout du monde, il y a l’impossible attente, les Andes dans la mer, le phare inutile et la ronde des oiseaux. Il y a les reposoirs sans fleur, et les femmes, sans fard. »

Sensations de l’infini qui se heurtent aux mots, à leur finitude :

 

« Je communique en langue partielle, mes phrases se succèdent, indéterminées. Même si j’espionne la rue à mon habitude, c’est toujours entre moi et moi. Alors, je consigne et je me déplie. Que le poète s’use, qu’il s’immole à ses absences, ses voyages le dépassent et, dans le confinement des heures dit toujours ce qu’il doit dire. Il a le temps puisqu’il ne l’a plus. Abandonné, il ne peut que se retrouver. »

L’attente, encore et toujours :

« J’attends donc, inlassablement. Je suis venu hier, au bord de la mer pour contempler sans faiblesses les sautes du ciel et les contournements de la lumière. Je suis venu pour monter et descendre plusieurs fois par jour, pour compter les couleurs de tous les édifices dispersés dans l’étirement de la ville. Montagnes, mer et ciel déclinent un mouvement invisible et perpétuel ; Ushuaia tombe dans la mer de Beagle et au-delà, il y a des bateaux, deux peuples sacrifiés et avec l’odeur qui demeure accrochée aux rampes des îles alentour le souvenir de l’histoire des Alakalufs. Entonces, yo soy Alakaluf, pour les siècles des siècles, je suis l’indien mort et tous les disparus de la Tierra del Fuego ; je bois ma honte moi aussi, je la bois jusqu’à la lie de l’infériorité occidentale, jusqu’au fond des calices et des verres froids. A y penser, l’histoire se  dégueule un peu, le vent devient plus vif, plus mordant, l’espace de nouveau se sature. Ils étaient là, avec mes poèmes volés, les petits hommes noirs… Ils sont là toujours, au milieu des mots tournoyant dans ce temps décomposé. Ils étaient le relais entre les millénaires et pouvaient témoigner des servitudes de l’exode. Ils pouvaient décrire les latitudes parcourues d’un pôle à l’autre. Ils se trouvaient vraiment à l’intersection de tout espace et de tout temps, seul peuple universel, seule version visible de la beauté du monde. Et ils sont morts, pervertis, l’un après l’autre rendus à la mer, écrasés sous les droits de l’homme, brisés par la culture et la science, noyés par la philosophie. Les livres de la Terre de Feu, congelés, seront tous lus en sens inverse. Là où les sens giratoires se déroutent, là, aussi, où les femmes avortent, là où les prisons se remplissent, là où nous buvons les scandales et mangeons les malheurs des autres. Des autodafés de l’histoire, le temps oublié, saoul dans les rues de la ville et dansant au son du violon kaweskar. Violon de l’au-delà, comme mes pages raidies par le vol, pantins miniaturés par le droit du plus fort. Oui, au bout du bout, tout se mélange et le temps sans cesse se perd et se retrouve. »

 

Mais se mélangent aussi les lieux, et les mémoires.

Et partout continue l’histoire d’une lutte pendant l’errance :

« J’attends qu’un langage gise, raide et décomposé, j’attends de creuser sa tombe pour le faire revivre. J’attends de m’épuiser comme un marcheur dans le désert. J’ouvrirais la terre pour y trouver des mots. Le temps dort. Mes forces sont irrégulières, mes espérances aussi. Je suis apostat et infidèle (…) Je fendais la foule en plein Damas et j’étais seul, forçat aux pieds cadenassés, cliquant sur le pavé sale, la tête molle et indolente. Les mots sont enfoncés dans les pierres. D’autres sont dans mon souvenir, comme les visages alentour et je vis au rythme de mes absences, avec des trouées sauvages, paria douloureux et quêteur infernal. Ce sont mes yeux qui cognent dans chaque regard que je croise, ce sont mes mains qui se tendent. Etendu sur le marbre froid de la mosquée, je guette encore sous le soleil glissant, je guette ce mot, et ce langage, écrire, écrire les poèmes volés, mais je ne sais pas écrire. »